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Cinquante ans d’aventures ambiguës : Entretien avec Cheikh Hamidou Kane

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Cinquante ans d’aventures ambiguës : Entretien avec Cheikh Hamidou Kane

« Je ne suis un écrivain qu’à titre accessoire », aime à rappeler le Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, auteur de deux romans. Agronome et homme politique de premier plan dans son pays, l’homme a consacré peu de temps à l’écriture. Grâce au succès phénoménal de son premier roman, il s’est rapidement imposé comme une des figures incontournables des Lettres africaines. L’Aventure ambiguë, qui raconte le drame du métissage et de la double culture, est un récit emblématique de l’expérience coloniale en Afrique. Il a marqué l’esprit de générations d’Africains qui se reconnaissent dans le parcours de son héros, Samba Diallo – des berges de la Vallée du fleuve Sénégal aux bancs de l’école française. Les cinquante ans de sa parution ont été célébrés au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie à Paris. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Kane parle de la portée universelle de son roman, des heurs et malheurs de l’intellectuel colonisé, de la responsabilité des élites dans la faillite du développement africain, de la « dépossession » identitaire… Et des Gardiens du temple, son deuxième livre, paru en 1995, qui poursuit la quête de ses personnages mais dans des circonstances postcoloniales.

Antoinette Delafin : Quel regard portez-vous sur L’Aventure ambiguë qui, on le sait tous, a eu une portée universelle ?

Cheikh Hamidou Kane : C’est un regard d’étonnement. Je n’imaginais pas qu’il allait avoir la longévité qu’il a eue. Et je continue de m’étonner du retentissement qu’il a sur toutes les générations, non seulement les adultes et les anciens, comme moi, mais également les jeunes.

Le Fleuve Sénégal.
Le Fleuve Sénégal. guetty/ Harry Hook

Trois ans après sa parution, j’ai été amené à sortir du Sénégal et à visiter pratiquement tous les pays d’Afrique au Sud du Sahara, sauf l’Afrique du Sud, et déjà, le livre était connu, alors que j’avais l’impression en l’écrivant que je parlais d’une aventure qui me concernait. Quand je suis sorti de mon terroir, musulman et peul, musulman et noir, et que je me suis trouvé en pays bantou… jusqu’au Kenya, j’ai toujours rencontré des gens qui considéraient que ce que j’avais écrit les concernait autant que cela ne me concernait moi-même.

Tirthankar Chanda : Et vous aviez l’impression que c’était la rencontre entre l’Occident et le monde non occidental qui intéressait le public ?

C. H. K. : La rencontre du monde occidental, celui qui est sorti de son territoire et qui est allé à la découverte du reste de l’humanité. Ce ne sont pas les Arabes, qui avaient inventé la boussole, ce n’est pas eux qui l’ont utilisée pour aller découvrir le reste du monde.

Pour Samba Diallo, c'est un déchirement cette rencontre entre les cultures.
Pour Samba Diallo, c’est un déchirement cette rencontre entre les cultures. RFI/ Antoinette Delfin

Ni les Chinois, qui ont inventé la poudre à canon, qui l’ont utilisée pour aller conquérir les gens ailleurs… C’est les Occidentaux qui ont fait ça. Et en même temps qu’ils découvraient les autres parties de l’humanité, ils les ont conquises, souvent, et ils ont offert leur culture, leur identité comme la culture et l’identité de références. Ils nous ont conquis, comme je l’ai dit dans la première partie du livre, par leur force militaire. Et au bout de quelques temps, ils nous ont conquis grâce à l’école par laquelle se transmettaient leur savoir, leur langue. Dans un contexte de pays qui appartiennent à une culture de l’oralité, l’intrusion d’une langue écrite a été peut-être un des moyens les plus efficaces de conquérir ceux qu’on avait assujettis simplement par la force.

A. D. : Pour Samba Diallo, comme pour beaucoup d’Africains aujourd’hui, c’est un déchirement cette rencontre entre les cultures. Vous demandez-vous toujours, c’est la question que vous posiez en tout cas, si « ce qu’ils ont appris vaut ce qu’ils ont oublié » ?
C.H. K. : Oui, si le fait d’avoir appris le français entraîne qu’ils oublient le pular… Ce qui est enseigné dans « l’école nouvelle », c’est la langue française. Si le Peul qui entre dans ce cycle n’a pas au préalable appris à parler le pular ou le wolof, il apprendra la langue française mais il aura oublié sa langue. C’était un risque moindre avant l’exode rural. Du temps que les populations vivaient en famille élargie, un enfant, à l’âge de neuf ans, parlait déjà sa langue maternelle.

source: rfi

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