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Amath Dansokho : la mémoire politique dans l’équipe de Macky Sall-Abdoul Mbaye

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Amath Dansokho : la mémoire politique dans l’équipe de Macky Sall-Abdoul Mbaye

jeudi 19 avril 2012

Ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat sous Abdou Diouf, dans le gouvernement Habib Thiam, Amath Sansokho sera bien plus que cela. Lors de nos retrouvailles, en avril 1992, il me tiendra un discours socio-politique cohérent sur le marxisme, les sociétés africaines, les politiques menées, les alliances et la nécessaire coalition gouvernementale, la lutte des classes, la flexibilité de l’emploi, les syndicats…

« Qui peut croire que dans ces pays-là on peut promouvoir une politique économique viable si les ethnies s’affrontent. Ou bien si les confréries, les confessions se font violence entre elles. C’est cela la question. Il faut des conditions minimales de cohésion nationale, de stabilité, pour pouvoir formuler un projet de société […] Il y a ce que nous pouvons désirer théoriquement. Il y a ce que peuvent comprendre et supporter les populations. Il ne s’agit pas seulement de vouloir le bonheur des gens. Il faut aussi que cela corresponde, d’abord, à leur perception du bonheur et que les populations soient prêtes à assumer votre projet de société […] Nos économies sont, d’abord des économies de survie. On ne peut rien construire en faisant abstraction de cette règle de base ».

Membre du gouvernement, Dansokho sera conscient d’avoir contribué bien plus à résoudre les problèmes du pays que ceux de la population. « Il faut résister, me dira-t-il, tout en observant autour de soi le mouvement du monde. Nous ne sommes pas en dehors de celui-ci ». Je pourrais citer à l’infini ses déclarations ; pas un seul mot à en retirer tant le discours me semble cohérent.

Dans la perspective de la présidentielle du 21 février 1993, il refusera la fin du consensus PS-PDS-PIT et prônera une candidature unique : Diouf, Wade ou lui-même ou qui que ce soit d’autre pour être « le porte-drapeau du rassemblement pour sortir notre pays des difficultés ». Une démarche qui ne sera pas celle de Wade. Il se présentera contre Diouf qui l’emportera avec 58,40 % des suffrages (32,03 % pour Wade). A l’issue des législatives, Habib Thiam sera reconduit à la tête d’un gouvernement dans lequel le PIT – qui a soutenu la candidature de Diouf – représente l’opposition aux côtés de la Ligue démocratique-Mouvement pour le travail (LD-MPT) d’Abdoulaye Bathily et du Parti démocratique sénégalais-Rénovation (PDS-R) de Serigne Diop.

Dansokho conserve son portefeuille de l’Urbanisme et de l’Habitat tandis que son bras droit au sein du PIT, Maguette Thiam, obtient un portefeuille de ministre délégué chargé de l’intégration économique. Le 15 mars 1995, Wade revient, avec quelques amis politiques, dans le gouvernement Thiam III. Dansokho, lui, ne va pas tarder à en sortir après avoir dénoncé la « mal gouvernance » du PS et de l’équipe au pouvoir. « C’est Habib Thiam qui m’a mis à la porte », dira-t-il plus tard. Le PIT va renouer avec ses réflexes de parti d’opposition. Ce qu’il dénonce, c’est le parti-Etat et la volonté de Diouf de réviser la Constitution pour perdurer au pouvoir. « Il veut se représenter en 2007, dira Dansokho (entretien avec Sabine Cessou – L’Autre Afrique, 28 octobre 1998). Il dit qu’alors il ne fera pas l’âge d’Abdoulaye Wade. Psychologiquement, c’est grave ! Cela mérite une psychanalyse ! Dix ans Premier ministre, vingt ans président de la République, que cherche-t-il encore ? Ils ne font plus campagne, ils descendent dans les quartiers pour distribuer de l’argent et acheter les consciences. Au-delà des individus, des forces sociales sont en jeu. Le système s’est construit autour de l’argent et du pouvoir. L’argent, c’est le pouvoir. Le pouvoir, c’est l’argent ! ». 2012 = 1998 !

Dans la perspective de la présidentielle 2000, Dansokho va faire campagne pour l’alternance, et donc pour Wade, au sein de la « Coalition Alternance 2000 ». Il gardera un souvenir ému de cette bataille. « Quand nous sommes passés à l’université, accompagner Abdoulaye Wade, c’était extraordinaire. On n’a jamais vu cela à l’université de Dakar. J’étais un dirigeant du mouvement étudiant dans les années 58 à 62. On était passionné, mais là c’était une fusion quasiment physique des jeunes avec Abdoulaye Wade. Ma passion de l’alternance, je l’ai partagée avec vous [les jeunes]. Je n’oublierai jamais ces moments ». Dans le premier gouvernement formé par Moustapha Niasse sous la présidence de Wade (3 avril 2000), Dansokho va retrouver le portefeuille de l’Urbanisme et de l’Habitat.

Mais la cohabitation entre Wade et Dansokho va être de courte durée ; huit mois plus tard, il sera exclu du gouvernement et le PIT rejoindra l’opposition. Lors des législatives de 2001, il parviendra à conquérir un siège à l’Assemblée nationale. En 2007, il aura rejoint le front de l’opposition Benno Siggil Senegaal (dont il sera le coordinateur) qui appellera – avec succès (officiellement, moins de 35 % des électeurs iront aux urnes) – au boycott des législatives. Macky Sall était alors le directeur de campagne de Wade pour la présidentielle 2007 et Premier ministre (21 avril 2004/19 juin 2007).

Président de l’Assemblée nationale, Sall va se retrouver rapidement dans le collimateur de Wade et sera mis en cause dans des affaires de blanchiment d’argent. « Je suis convaincu qu’il est victime d’une machination politique, déclarera Dansokho (entretien avec Valentin Hodonou, Continental – mars 2009). J’ajoute que même si nous avions dénoncé les conditions dans lesquelles se sont déroulées les dernières élections législatives, l’afffaire Macky Sall relève d’une agression contre l’Assemblée nationale, une des instances fondamentales de l’Etat. C’est son indépendance qui a été mise en cause. Car le fond du problème, c’est que Abdoulaye Wade n’a pas supporté que Macky Sall, qui présidait l’Assemblée, se soit opposé au schéma qu’il avait échafaudé et qui vise à faire de son fils Karim, son successeur ».

Inondations à répétition dans la presqu’île du Cap-Vert, émeutes de la faim, manifestations contre les délestages électriques, organisation des Assises nationales avec les syndicats, le patronat, la société civile, etc., débat sur la dévolution du pouvoir à Karim…, Dansokho surfera sur ce contexte social tendu pour dénoncer « les dérives autoritaires » d’un « système présidentiel à la sénégalaise […] au point de rétablir le régime du parti Etat dans une version pire que celle connue sous le président Diouf » (entretien avec Jean Chatelain – L’Humanité du 23 septembre 2009). La mobilisation de l’opposition (et l’exaspération des Sénégalais) va payer. Wade, Karim et le PDS vont perdre les élections locales de 2009. Dansokho a 72 ans ; il peut envisager de passer la main. Il l’avait déjà envisagé en 1998, se préparant à quitter Dakar pour Genève, où sa femme travaille au sein des institutions onusiennes, et envisageant d’écrire ses mémoires pour Présence africaine. Mais, s’étant engagé à fond dans la bataille pour l’alternance et ayant permis la victoire de Wade en 2000, il n’envisagera plus la retraite considérant qu’il avait « eu tellement de responsabilités dans la situation où nous sommes actuellement en appuyant Abdoulaye Wade ». Le processus de « dégagement » de Wade étant sérieusement enclenché à la suite de sa défaite aux élections locales de 2009, le retrait de Dansokho du devant de la scène politique se fera lors du Vème congrès du PIT, à Thiès, les 22-23 mai 2010. Elu président d’honneur, il laisse le secrétariat général au professeur agrégé de mathématiques, Maguette Thiam, qui appartient à la direction du parti depuis sa fondation.

Macky Sall vient donc de rappeler à tous que Dansokho est encore vivant et que son expérience politique est incontournable. Plus encore, le président de la République affirme ainsi qu’il entend du passé ne pas faire table rase. Dansokho*, ministre d’Etat, c’est la reconnaissance de son énorme contribution à l’Histoire politique de la République du Sénégal. Un chapitre souvent méconnu et qui reste encore à écrire.

* Un titre qui honore aussi deux femmes : Aminata Tall, ex-figure de proue du PDS dont elle a claqué la porte en 2011, et Marième Badiane, présidente nationale des femmes de l’APR, la formation politique créée par Sall.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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